Thomas Michaud, La zombification du monde, Editions Memoriae, 2009

 
 
 
 
Ce nouveau livre s'inscrit dans la continuité de trois autres ouvrages sur les alternatives culturelles, Le marsisme, La rêvolution satanique, et Télécommunications et science-fiction. Il s agit d une étude sur la culture zombie, c est-à-dire sur une culture mortifère des sociétés postindustrielles. Pour étudier cette culture, l'auteur a dû regarder plus de cent films de zombies, et résume les cinquante plus intéressants, en insistant sur les représentations et sur les modalités d'extermination de ces monstres dans les films. L'intérêt est de rechercher la signification sociétale de la multiplication exponentielle de ces films depuis les années 1980, et de l'organisation de rencontres folkloriques comme les zombies walks dans la plupart des grandes villes du monde. La culture zombie est notamment symptomatique d une société obsédée par la mort, en raison de nombreux facteurs, comme la multiplication des personnes âgées, la mémoire des génocides, la peur du SIDA... L'auteur présente aussi dans un dernier chapitre, en guise d espoir, une solution contre le SIDA, fléau à l'origine de la désintégration du lien social depuis le début des années 1980.
 
 
 
 
 
 
 
 
Ajoutons à ce livre une extension consacrée aux Zombies Walks :
 

Les zombies walks, manifestations d’une culture fanique morbide


S’il est devenu habituel de s’intéresser aux fans de stars dans les sociétés du spectacle, on trouve peu d’enquêtes francophones sur les fans de zombies. L’imaginaire zombie a pourtant connu un tel développement depuis une cinquantaine d’années que des zombies walks, ou marches de zombies, se déroulent un peu partout sur la planète et mobilisent des milliers d’adeptes. La fascination pour ces créatures pose question et génère des hypothèses sur la psychologie des fans, dont le centre d’intérêt peut sembler suspect pour bon nombre d’observateurs. Pourtant, la culture zombie à une fonction sociale que nous présenterons dans cet article[1].

Pour Steven Jay Schneider, «Les momies, les zombies, la créature de Frankenstein et même (jusqu’à un certain point) les vampires – les stars des récits classiques de réanimation – peuvent être interprétés comme des incarnations plus ou moins évidentes de notre croyance primitive concernant le pouvoir des morts à revenir à la vie»[2]. Il développe dans son essai une approche concevant les films fantastiques ou d’horreur comme la manifestation de l’«inquiétante étrangeté» décrite par Freud.

L’origine des zombies walks se trouve en Amérique du Nord. La première zombies parade fut organisée le 19 août 2001 à Sacramento, en Californie. En 2012, elle mobilisait environ 1000 participants. Les zombies walks se diffusèrent en de multiples lieux et au début des années 2010, il n’était pas rare de compter jusqu’à plus de 10000 manifestants, dont le point commun était d’être déguisés et maquillés en morts-vivants. Si ces évènements peuvent susciter l’effroi de prime abord, certains sont organisés au profit d’œuvres de charité, pour recueillir des fonds pour lutter contre la faim dans le monde ou pour la recherche médicale. Les débordements sont rares, les participants partageant souvent un même sens de la dérision et du divertissement festif.

Une question apparaît: Qu’est-ce qui pousse des dizaines de milliers de personnes dans le monde à s’identifier à des personnages négatifs, des monstres amenant l’enfer sur Terre? Dans les récits imaginaires, les zombies sont presque toujours des menaces pour les héros qui doivent sauver la civilisation de son extinction. Dans les cosplays[3], les fans se déguisent le plus souvent en héros ou en personnages positifs. N’est-il pas pervers de se rassembler pour manifester son admiration pour des anti-héros, des monstres que la majorité des humains condamnent et souhaitent voir exterminés? En faisant la publicité de l’enfer, les participants des zombies walks ne risquent ils pas de passer pour des psychopathes cherchant à terrifier la population des quartiers des villes parcourus? Quel est le but inconscient de ces manifestations et de la mode des zombies en général?

Cet article présentera plusieurs théories sur la signification sociale de ces manifestations. Il s’agira d’analyser les motivations des fans de zombie, membres d’une culture globale particulièrement stimulée par les TIC.

Méthode


Pour bien comprendre comment se déroulaient ces marches, nous nous sommes rendus sur place à plusieurs reprises, à Paris, à Poitiers et à Niort, en France. Ces zombies walks regroupaient quelques centaines de fans de zombies. Pour mieux comprendre ce phénomène, un détour par Internet fut une nécessité. Nous nous sommes particulièrement intéressés aux vidéos de zombies walks postées sur You Tube. Depuis 2007, date de début de cette étude, le nombre de vidéos a crû à une vitesse exponentielle. Des dizaines de zombies walks firent l’objet de reportages filmés et postés sur les sites de partage ou sur les sites Internet de participants. Les fans de zombies manifestent dans un esprit festif et aussi critique, leur fascination pour ces monstres unissant au niveau global des jeunesses uniformisées par le soft power[4] et l’imaginaire américain. Les fans de zombies organisent régulièrement des formes de cosplays dans les rues des villes pour incarner des monstres dont les récits sont de plus en plus populaires. Outre la consultation des vidéos de zombies walks sur Internet, et le déplacement sur place pour en observer certaines, nous nous sommes intéressés à cette culture zombie de plus en plus populaire en visionnant une centaine de films de zombies[5].


La culture zombie, émanation de la culture geek


Simuler l’apocalypse est une des motivations des zombies walks. Il s’agit de reproduire festivement les scènes cultes des films, livres ou jeux vidéo de la « culturezombie»[6]. Les fans de zombies sont très inspirés par le «survivalisme», particulièrement développé aux Etats-Unis, initialement pendant la guerre froide, où le risque d’apocalypse nucléaire terrifiait des millions d’américains. Le livre de Max Brooks Guide de survie en territoire zombie est une référence pour le survivalisme geek, nouvelle forme de survivalisme spécifique à la génération née avec les progrès de l’informatique. On trouve de nombreux forums traitant du survivalisme zombie sur Internet. La question de la survie en cas d’épidémie de zombies est le sujet de forums comme Zombie Squad, où les membres s’interrogent sur les armes et stocks à prévoir dans la perspective d’une telle catastrophe. Le thème de l’apocalypse zombie intéresse tellement de citoyens américains que le CDC (Center for Disease Control) a publié une note prenant au sérieux cette éventualité[7]. Il s’agissait de rassurer face à la menace imaginaire menant certains individus à se radicaliser et à investir des sommes conséquentes dans des infrastructures sensées les protéger. Si la culture geek repose sur des imaginaires florissants et très influents, son courant survivaliste révèle de quelles manières cette génération envisage ses limites et son rapport à son extinction. Les geeks sont souvent réputés pour avoir généré un imaginaire des TIC très dense. Leur survivalisme zombie est une forme de paranoïa reposant sur une peur fondamentale, celle d’une apocalypse dans laquelle les progrès techniques les plus fabuleux ne seraient plus d’aucune utilité, cet épisode de l’Histoire humaine menant à une grande régression, suite à la mort ou à la transformation d’une grande partie de l’Humanité. L’imaginaire zombie est l’antithèse des imaginaires technophiles très fréquents chez les innovateurs et dans la science-fiction, tout en demeurant l’émanation de ce courant artistique. Dans un monde soumis à une épidémie de zombisme, même l’armée est dépassée et les infrastructures ne fonctionnent plus, la nature reprenant ses droits et réduisant la civilisation à néant.

La culture zombie est révélatrice des peurs et angoisses dans les sociétés postindustrielles. Ces monstres suscitent une fascination qui peut sembler étonnante chez les jeunes, qui constituent la grande majorité des participants aux zombies walks. Les livres traitant de l’émergence de la mode des zombies se sont multipliés dans les années 2000-2010. Les zombies sont à l’origine apparus dans la culture haïtienne pour désigner les revenants. Ils furent par la suite introduits au cinéma dans les cultures occidentales, et principalement aux Etats-Unis, où l’industrie cinématographique en a fait des personnages récurrents. C’est le réalisateur George A. Romero qui a popularisé les zombies à travers son film La nuit des morts-vivants (1968). A la suite de ce chef d’œuvre, la mode des films d’horreur se développa, principalement chez les jeunes.

L’étude de la culture zombie permet de distinguer deux grands types d’analyses:

-La première consiste à considérer les zombies comme la métaphore de la réalité politique dans laquelle est apparue l’œuvre imaginaire. Des spécialistes de l’imaginaire estiment par exemple que les zombies du film de Romero sont une métaphore de la guerre du Vietnam. Devant la multiplication des œuvres mettant en scène ces monstres, il est aussi tentant d’y déceler une critique de la société de consommation et d’un système productif hyperaliénant qui déshumanise ses membres, au point d’en faire des sortes de morts-vivants. Les morts-vivants sont aussi la métaphore des grandes guerres mondiales et des génocides, qui ont marqué l’imaginaire collectif occidental durablement.

-La deuxième élabore une lecture différente. Il s’agit de prendre au sérieux ces récits, comme des approches d’une apocalypse qu’il est préférable d’anticiper pour y survivre. Le livre de Max Brooks Guide de survie en territoire zombie(2003) a rencontré un grand succès de librairie. Il proposait des solutions face à l’éventualité d’une épidémie de zombies. Cet auteur a aussi publié un roman mettant en scène une pandémie mondiale de zombisme intitulé World War Z. Il fut adapté au cinéma en 2014, mais le film a grandement déçu Max Brooks, qui l’a renié. Certains spécialistes voient dans les films de zombies la description d’une possible épidémie qui toucherait toute l’Humanité dans le futur. Eviter la contagion, et lutter contre des monstres qui cherchent à propager leur pathologie, sont des possibilités à considérer sérieusement. C’est pourquoi certains films sont développés en relation avec des institutions chargées de gérer des épidémies et sont analysés et récupérés dans le but d’éviter d’être dépassés en cas de pandémie. En effet, une épidémie pourrait provoquer l’extinction de l’Humanité en quelques semaines, et les individus les plus méfiants, pour ne pas dire paranoïaques, estiment que les solutions les plus radicales présentées dans les récits imaginaires doivent être évaluées pragmatiquement. L’appel à l’armée pour réguler les épidémies est une solution fréquente, comme dans le film 28 semaines plus tard. La nucléarisation des zones contaminées est aussi souvent évoquée comme une possibilité permettant d’éviter la propagation des virus sur d’autres zones.

L’arrivée d’Internet a contribué à créer des communautés virtuelles constituées d’individus partageant les mêmes centres d’intérêt. A ses débuts, cette technologie connut un fort succès grâce aux forums sur lesquels des personnes parfois très éloignées pouvaient communiquer et partager leurs passions[8]. Un des premiers forums fut d’ailleurs consacré à la science-fiction. L’émergence des réseaux sociaux accentua la création de liens entre les individus. Les flash mobs connurent une forte popularité et consistent à se regrouper en un lieu public pour y manifester ponctuellement une revendication ou une passion. Les foules éclairs (traduction française de flash mobs) se sont développées depuis 2003, et challengent les forces de l’ordre qui ont des difficultés pour les encadrer. Il n’y a pas eu pour l’instant d’incidents graves à signaler dans le cadre de ces courts évènements.

Les zombies walks pourraient être catégorisées comme des formes de flash mobs, mais elles doivent être signalées aux autorités afin d’être autorisées ou interdites, en France en tout cas. C’est ainsi qu’une zombies walk fut interdite au Puy-en-Velay, ville de Laurent Wauquiez, en 2012 pour ne pas choquer les administrés le jour de la Toussaint[9]. Cet argument fut dénoncé sur les réseaux sociaux comme une atteinte à la laïcité, et la mairie du Puy-en-Velay a dû préciser les motifs de cette interdiction en signalant qu’une autre manifestation devait avoir lieu quelques jours plus tard et qu’il aurait été problématique de bloquer la ville une deuxième fois en peu de temps. Cette interdiction a montré les limites de ces manifestations qui peuvent choquer certaines personnes, et notamment les plus jeunes.

Mais revenons à la construction de l’identité collective des fans de zombies grâce à Internet qui est utilisé pour reproduire un peu partout dans le monde ce folklore. Cet espace d’expression permet l’élaboration d’une culture globale et la simulation d’une invasion de zombies planétaire.

La peur de l’inhumain et de la fin du monde


La mode des zombies se développa rapidement dans les premières années du vingt-et-unième siècle. Il est donc tentant d’y voir la manifestation d’une peur apocalyptique relative à l’arrivée d’un nouveau millénaire. Les fans de zombies profitent de l’émergence des médias numériques pour se forger une identité collective et rappeler à leurs congénères la fragilité de la civilisation. L’imaginaire macabre qui caractérise ces réunions éphémères ne semble pourtant pas pathologique. La majorité des villes ont autorisé ces rencontres, qui peuvent être assimilées à des happenings artistiques dont le but est de participer à un mouvement global. Le rôle d’Internet est loin d’être neutre dans les motivations des zombies walks. Si toutes les grandes villes connaissent ces manifestations, c’est avant tout pour participer à une simulation de catastrophe générale au niveau mondial. Les milliers de vidéos disponibles sur Internet contribuent au succès de ces évènements, qui pourraient bien devenir encore plus populaires dans les prochaines années.

Leur accumulation rappelle les scènes cultes des films d’horreur. Il s’agit de reproduire les représentations fictionnelles des monstres pour exorciser la possibilité d’une invasion de morts-vivants. La peur de la fin de la civilisation a toujours existé, dans toutes les cultures[10], et les récits apocalyptiques se sont souvent développés en Occident à partir du modèle biblique. Les fans qui participent à ces évènements partagent un imaginaire commun, constitué principalement de films d’horreur américains. Ils médiatisent leurs manifestations en tentant de reproduire le plus fidèlement possible l’esprit de la culture zombie. La somme de ces extraits vidéo produit l’impression d’une invasion de zombies réelle.

La banalisation des images violentes ou horrifiques a aussi accompagné le développement d’Internet. Avant son émergence, il était difficile d’avoir accès à de tels programmes, qui restaient cantonnés à des cercles de fans relativement clos. Les vidéoclubs proposaient certes des films de zombies. Mais il était ardu de se les procurer pour les plus jeunes, même si leur découverte fascinait souvent les adolescents. Avec Internet, ces images sont massivement répandues et en libre accès. Il est très facile de se procurer des films, en les téléchargeant par exemple. Pour des prix réduits, il est possible de visionner un film d’horreur. Puis, pour les plus fascinés, les réseaux sociaux et les forums, le plus souvent en anglais, permettent de discuter des éléments de culture zombie. Faut-il s’inquiéter de l’accès à ces œuvres des esprits les plus jeunes et les plus influençables?

La culture zombie est ultraviolente. Elle montre des monstres assoiffés de sang qui cherchent à tuer des héros encore sains, qui doivent eux aussi les éliminer avec des moyens radicaux. Pour tuer un zombie, il est en général admis qu’il faut lui tirer dans la tête, mais certains sont très coriaces, et doivent être éradiqués par d’autres méthodes, spécifiques à chaque film. Dans de nombreux films, la quête des héros est de trouver un sérum permettant de lutter contre les épidémies de zombies, comme dans World War Z ou Je suis une légende. La mort est partout dans ces œuvres qui peuvent choquer, voire traumatiser certains individus. Elles sont la plupart du temps interdites aux moins de 16 ans, voire aux moins de 18 ans, ce qui explique qu’elles ne soient diffusées que très rarement à la télévision.

La fascination pour les monstres et les zombies se trouve au centre de la fête d’Halloween[11], lors de laquelle les enfants se déguisent en monstres pour demander des bonbons, dans l’esprit de célébration des morts. Cette fête d’origine païenne, est surtout populaire dans les pays anglo-saxons, même si elle connaît aussi un certain succès dans des pays comme la France depuis les années 1990. Les zombies walks reproduisent certains rites pratiqués lors de cette fête populaire. Si les fans de culture zombie s’inscrivent dans le prolongement d’une fascination pour ces monstres sortis de l’enfer, c’est aussi par adhésion au soft power américain. Les films de zombies proviennent à 90% des Etats-Unis.

La peur de la fin des temps est universelle. Elle est exprimée dans la plupart des démocraties par un folklore inspiré par l’imaginaire des films d’horreur ou de science-fiction, qui reproduisent des thèmes déjà présents dans l’Antiquité et au Moyen Age. Dans le cas de la culture zombie, on assiste à la démocratisation d’un imaginaire morbide qui s’est développé dans l’underground pendant quelques décennies.

Les fans de zombies, des leaders d’imaginaires


Il est très difficile de quantifier le nombre de fans de zombies dans la société française. Si ce folklore est principalement d’origine anglo-saxonne, il a su conquérir le monde grâce au succès de films de plus en plus réalistes et rendus attractifs par les effets spéciaux. L’organisation de zombies walks sur tout le territoire, et notamment dans des petites villes, qui peuvent regrouper plusieurs centaines de participants, montre une bonne connaissance de l’univers des films de zombies par la jeunesse française. On trouve aussi plusieurs pages Facebook et quelques sites Internet consacrés à ce mouvement. Il n’existe que peu d’études francophones sur la culture zombie, à l’exception de quelques philosophes[12] et sociologues[13] qui se sont intéressés à un phénomène qui pourrait revêtir une dimension politique, comme expliqué dans La zombification du monde[14]. Dans ce livre, il est expliqué que la mode des zombies est la conséquence d’une hyperaliénation subie par les travailleurs occidentaux, qui évoluent dans un monde morbide. La mémoire de l’holocauste et des grands massacres des deux guerres mondiales, la peur des épidémies, comme celle du SIDA, ou plus récemment d’Ebola, et l’utilisation des psychothérapies comme outil de contrôle social, constituent des facteurs de création d’un climat anxiogène favorisant la catharsis des jeunes grâce à des films d’horreur. Le zombie est la métaphore de l’individu déshumanisé par une technostructure toute puissante. Il est un objet d’amusement pour des millions de personnes qui se reconnaissent ponctuellement dans son apparence monstrueuse.

La fonction des monstres est de montrer la différence, et de définir à postériori la normalité dans une société. Les fans de zombies sont des spécialistes de ces monstres. Ils sont souvent très bien documentés, connaissent les cas évoqués dans des films, des romans ou des jeux vidéo, et sont aussi une source d’enrichissement et de complexification de ce phénomène dans la mesure où ils se déguisent et proposent des innovations dans les maquillages, les costumes et les attitudes. Le zombie est un monstre spécial car il demeure un peu humain, et les survivants craignent de devenir des zombies s’ils sont attaqués et contaminés. C’est la raison pour laquelle de nombreux personnages demandent à être abattus par leurs congénères avant de devenir des zombies. La peur de devenir un monstre est une des motivations qui expliquent le succès des films d’horreur. Les individus qui sont fascinés par les zombies, et décident de les imiter, les considérant alors comme des modèles, participent à une forme d’exorcisme collectif. Il s’agit en effet de devenir pour quelques temps ce qui est le plus redouté par les individus normaux. Les peurs d’un génocide, d’un conflit majeur, ou d’une épidémie font référence à unimaginaire morbide présent chez la plupart des individus.

Si l’on peut parler dans certains cas de leaders d’opinion, qui sont à l’avant-garde de grandes tendances sociétales, il est préférable de qualifier les fans de zombies de leaders d’imaginaires. La grande mode des zombies s’est développée avec l’œuvre de Max Brooks, puis avec le succès de la série The Walking Dead. Il est probable que ces monstres connaissent un fort succès dans les prochaines années, voire décennies. Les leaders d’imaginaires sont à l’origine d’innovations et de discours qui contribuent à structurer le lien social et à la mise en place de stratégies individuelles et collectives. Ils sont pris au sérieux par les institutions, car ils anticipent souvent de plusieurs années des phénomènes qu’il est stratégiquement important de réguler. L’apparition d’un imaginaire morbide, comme celui des zombies, doit interpeller les autorités, car elle dévoile une forme de malaise dans la société. Freud avait dénoncé la montée de l’instinct de mort en Occident dans Malaise dans la civilisation quelques années avant le succès du nazisme et la seconde guerre mondiale. Si la jeunesse fait des zombies l’objet de sa fascination, c’est pour répondre à une atmosphère spécifique, relative à la destruction de ce que Freud nommait le «sentiment océanique». Une question se pose alors: Les fans de zombies sont-ils avant tout des fêtards d’un type particulier, pour ne pas dire morbide, ou des signes annonciateurs d’un mouvement collectif plus important qui pourrait voir le jour dans les prochaines années et qu’il faut prendre au sérieux le plus rapidement possible?

L’étude des fans a-t-elle pour fonction de décrypter les phénomènes sociaux et politiques sous-jacents à la manifestation de sentiments à l’égard de stars, de personnages de films, ou autres? Il semblerait plutôt que cette discipline se développe à l’écart des considérations gestionnaires ou politiques, et qu’elle contribue à mieux comprendre les phénomènes d’adhésion à des discours plus ou moins populaires. Elle doit être intégralement repensée depuis l’émergence d’Internet, qui modifie radicalement les pratiques faniques. Lors de l’enquête, nous nous sommes inscrits à plusieurs pages Facebook relatives au monde des zombies. Avant Internet, l’accès aux informations n’était que très partiel, comparativement à la somme d’informations sur le sujet reçues quotidiennement. Certains fans présentaient des vidéos d’eux et de leurs amis déguisés en zombies, des extraits de films, des photomontages, des vidéos de zombies walks, et des liens vers des romans qui les avaient particulièrement stimulés. Des milliers de fans participent à la culture rien qu’en France, qui est pourtant très discrète sur ce sujet comparativement aux pays anglo-saxons, où le phénomène connaît un grand succès en raison de l’existence d’Halloween depuis plusieurs décennies. Les études sur les fans sont encore très peu développées en France. Il n’en reste pas moins que nous avons pu constater, lors de la visite de la fanzinothèque de Poitiers[15], que l’imaginaire zombie était déjà présent dans les fanzines depuis plusieurs années. On trouve dans ces publications des bandes dessinées montrant des morts-vivants, et des conseils pour les déguisements et les maquillages. L’édition papier n’est pourtant plus dominante dans le secteur des fanzines. Les webzines ont pris le relais, et se diffusent sur Internet, vecteur important de l’expression artistique dans les démocraties. L’étude des webzines constitue une dimension importante des études sur les fans. Il suffit de faire des recherches à partir des forums ou des réseaux sociaux, qui présentent souvent les nouveautés, les fans éditeurs médiatisant leurs publications par leur intermédiaire. Les démarches sont plus aisées qu’avant Internet, car il fallait diffuser les fanzines par voie postale, ou de la main à la main. Les fanzinothèques de Poitiers et Toulouse, apparues dans les années 1980-1990, ont contribué à établir une histoire des fanzines français et regroupent plusieurs milliers de documents. Le comportement des fans a donc considérablement évolué en quelques années, et son étude implique une présence sur Internet, qui a démontré sa faculté à stimuler la démocratie en créant d’abord des communautés virtuelles, puis des réseaux sociaux capables de fédérer des individus disséminés sur toute la planète autour de passions communes.

Les fans de zombies contribuent au développement d’un imaginaire horrifique tout en proposant des manifestations à interpréter comme un défoulement pour des individus souvent conscients de la nécessité de considérer ce folklore au second degré. Pourtant, le succès de cet imaginaire est aussi révélateur de peurs et d’angoisses collectives dans un contexte sociopolitique particulier.

Fonctions sociales d’un nouveau folklore


Les fans de zombies cultivent un imaginaire apocalyptique et morbide et créent une impression de fin du monde en accumulant les vidéos de zombies walks sur Internet. L’imaginaire se manifeste à plusieurs niveaux dans cette culture.

- L’imaginaire zombie est tout d’abord le produit de phénomènes réels. Nous avons déjà évoqué la mémoire des grands massacres, des épidémies, mais il est aussi possible de mentionner le vieillissement de la population. Dans le cas des zombies, il semble que la réalité ait précédé la fiction, puisque les premiers zombies cinématographiques s’inspiraient des rites vaudous pratiqués dans les Caraïbes et en particulier à Haïti. Les morts-vivants sont donc des métaphores de phénomènes politiques, économiques ou sociaux, même si certaines œuvres se déroulent dans le futur et suggèrent l’avènement d’une apocalypse en prodiguant des conseils pour réussir à sauver l’Humanité de son extinction.

- L’idée de se déguiser en zombies dans le cadre de défilés revient à réaliser les œuvres de fiction, et d’exorciser certaines peurs et angoisses individuelles et collectives. Cette démarche permet aussi à un public relativement jeune d’envisager la mort d’une manière folklorique et de dédramatiser certaines questions existentielles parfois difficiles à gérer pendant l’adolescence. En matérialisant la fiction dans des zombies walks, les participants réalisent certaines scènes de leurs films, romans et jeux vidéo préférés. Ils échappent de cette manière à certains tabous et expriment une pensée radicale, souvent inspirée de philosophies alternatives ou contreculturelles.

- La troisième dimension du rapport de l’imaginaire zombie à la réalité renvoie à l’hallucination consensuelle générée par la somme des vidéos de zombies walks sur Internet. Il s’agit d’une œuvre collective, qui n’appartient à personne, mais qui donne l’impression d’une épidémie de zombies sur toute la planète. Il semble que les occidentaux aient décidé de répondre ponctuellement au terrorisme islamique par la manifestation de l’horreur au sein même de leurs territoires. Les médias sont utilisés pour générer une réaction individuelle et collective, de méfiance vis-à-vis de l’autre. Si les zombies existaient avant le 11 septembre 2001, les premières zombies walks apparurent cette année là et connaissent depuis un succès incontestable. Il s’agit d’un nouveau phénomène social dont l’impact et l’influence sont renforcés par l’effet visuel produit par Internet. Si l’Occident est parfois accusé de vampiriser le monde[16], certains observateurs voient dans le succès de la culture zombie des signes d’une tentation collective de répondre à la terreur par l’horreur.

Conclusion


L’étude des discours de fans permet de déterminer leurs motivations. L’abondance des forums et des réseaux sociaux génère des discours qui contribuent à alimenter une culture pour l’instant alternative, mais qui devrait être récupérée par la culture de masse progressivement. La culture zombie constitue une approche critique de la civilisation, en dénonçant radicalement les mécanismes aliénants et déshumanisants qui pourraient mener à des révoltes d’individus qui n’ont plus rien à perdre, revenus de la mort pour se venger et pour instaurer le chaos et la désolation. Les fans adhèrent souvent aux discours de leurs idoles. Dans le cas des zombies, ces êtres véhiculent une approche contestataire et nihiliste. Ils n’ont pas de psychologie et s’identifier à eux d’une manière obsessionnelle peut être dangereux pour la stabilité des individus, surtout s’ils sont adolescents et à la recherche de repères moraux et philosophiques. Si l’idolâtrie est condamnée par les grandes religions, elle connaît un certain succès dans les sociétés développées, en Occident ou au Japon, où certaines stars sont vénérées comme des dieux vivants. Vénérer des morts-vivants peut apparaître comme une forme de perversité, si cette pratique est sortie de son contexte politique et social. Il s’agit effectivement d’une réponse métaphorique à une situation révoltante et à une recherche d’un discours adapté à une situation apparaissant comme catastrophique par certains individus, dont certains font preuve de misanthropie.

Pour certains théoriciens, les individus sont attirés par les films d’horreur car ils reflètent les angoisses inconscientes et universelles relatives à leurs conditions matérielles d’existence. Les monstres permettent de réaliser une forme de catharsis et de dépasser des peurs de l’inconnu et de la mort. Pour David J. Skal[17], les premiers films d’horreur furent réalisés après la première guerre mondiale. De nombreux films montraient des personnages défigurés. Après la seconde guerre mondiale, les films traitaient de la peur du communisme et d’une guerre nucléaire. Dans les années 1960 et 1970, les films montraient de nombreux bébés monstrueux, ce qui, selon Skal, témoigne de la difficulté de la société américaine à gérer la révolution sexuelle. La question de l’impact de ces films sur la société demeure posée.

L’approche du behaviorisme social et cognitif explique qu’il faut s’inquiéter de la diffusion massive des films violents ou d’horreur car ils sont susceptibles d’orienter négativement les individus comme les enfants qui sont tentés de les imiter. Selon cette approche, ces œuvres désensibilisent à la violence et à la cruauté, ce qui est dangereux pour l’ordre social. A l’inverse, les psychodynamiciens estiment que, dans la mesure où il serait très difficile d’interdire les films d’horreur dans des démocraties, il est préférable de les considérer comme des réponses à des pulsions fondamentales comme l’agressivité ou la morbidité. Si ces films n’existaient pas, il est probable que les pulsions de mort se manifesteraient d’une manière différente, et potentiellement autant déstabilisatrice, sinon plus, pour la société[18].

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[1]Shawn McIntosh et Marc Leverette, Zombie Culture: Autopsies of the Living Dead, Scarecrow Press, 2008.

[2] Steven Jay Schneider, «A la recherche de l’inquiétante étrangeté: mort (et résurrection) du film fantastique dans les années quatre-vingt dix», dans Frank Lafond, Cauchemars américains: fantastique et horreur dans le cinéma moderne, Editions du CEFAL, 2003, p. 62.

[3] Joëlle Nouhet-Roseman, «Mangamania et cosplay»,Adolescence, vol.3,no53, 2005,p.659-668.

[4]Joseph S. Nye, Soft power : The means to success in world politics, New York : Public Affairs, 2004.

[5]Peter Dendle, The zombie movie encyclopedia, McFarland & Co inc, 2010.

[6] La culture zombie était dénoncée par l’Association des Astronautes Autonautes (AAA) dans Quitter la gravité: une anthologie, éditions de l’éclat, 2001

[7]http://blogs.cdc.gov/publichealthmatters/2011/05/preparedness-101-zombie-apocalypse/

[8] Revue Réseaux, Passionnés, fans et amateurs, La découverte, n°153, 2009.

[9] Les organisateurs, qui avaient demandé l’autorisation de manifester deux mois avant la date demandée, ont reçu une lettre de refus signée par le directeur général des services de la mairie, Bernard Figuet qui indiquait que «La Toussaint est un moment consacré aux familles et à leurs défunts, et ce genre de manifestation choquerait les administrés».

[10] Jean-Noël Lafargue, Les fins du monde de l’Antiquité à nos jours, François Bourin, 2012.

[11]Lesley Pratt Bannatyne, Halloween nation : Behind the scenes of America’s fright night, Pelican Publishing, 2011.

[12] Maxime Coulombe, Petite philosophie du zombie. Ou comment penser par l’horreur, PUF, 2012.

[13] Vincent Paris, Zombies: Sociologie des morts-vivants, Xyz, 2013.

[14] Thomas Michaud, La zombification du monde, Marsisme.com, 2009.

[15] La fanzinothèque de Poitiers fut créée à la fin des années 1980. Elle compte environ 50000 documents et traite 150 nouvelles publications par mois. www.fanzino.org.

[16] Voir le concept de "vempire” dans Francis Dupuis-Déri, L’éthique du vampire, de la guerre d’Afghanistan et quelques horreurs du temps présent, Lux éditeur, 2008.

[17]David J. Skal, The Monster Show: A cultural history of horror, Faber & Faber, 2001.

[18] Carol Tavris et Carole Wade, Introduction à la psychologie. Les grandes perspectives, 2ème édition, De Boeck Supérieur, 1999, p. 165.

 
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