L'imaginaire et l'organisation. La stimulation de l'innovation technoscientifique par la science-fiction, L'Harmattan, 2014
Présentation :

Les innovations doivent s’inscrire dans des systèmes spirituels, idéologiques, voire religieux qui cristallisent les ambitions collectives de la société. Les secteurs de l’informatique et des télécommunications utilisent l’imaginaire technique comme une forme de propagande pour diffuser leurs innovations. Les organisations cultivent leur connaissance de l’imaginaire pour demeurer proches des aspirations des consommateurs et insérer les innovations dans les marchés. Les philosophes Bergson, Bachelard, Castoriadis, Sartre et Durand ont contribué à réhabiliter l’imaginaire comme une fonction fondamentale pour la création.

Dans une première partie, quelques exemples d’organisations utilisant la mythologie science-fictionnelle pour innover sont présentés (L’ESA, la NASA, Intel). L’imaginaire est un élément important dans un capitalisme qui utilise fréquemment le storytelling pour manager, créer et inventer de nouveaux produits. La science-fiction participe à une réflexion sur l’éthique des technosciences en imaginant le meilleur comme le pire à partir de résultats scientifiques souvent partiels mais prometteurs.

La réflexion s’oriente par la suite vers une réflexion sur le fonctionnement de l’imaginaire dans les organisations, en posant la question de l’intérêt d’une sociologie des sciences et des organisations pour comprendre comment l’imaginaire s’y développe et influence les individus.

La sociologie de l’imaginaire contribue à mieux comprendre le processus d’innovation dans les organisations et les entreprises. Cette approche consiste à étudier de quelle manière l’imaginaire est géré par les individus et les groupes, pour devenir un élément de productivité, ou un frein à l’innovation. Il est par exemple établi de quelle manière l’imaginaire peut constituer un exutoire cognitif particulièrement utile dans les structures technoscientifiques pour éviter des problèmes dans la gestion du délire logique qui en émane. L’imaginaire se retrouve à toutes les phases du processus d’innovation, chez les scientifiques chargés d’inventer de nouveaux objets, mais aussi dans les considérations des experts en marketing, chargés de commercialiser les innovations. La sociologie est utilisée pour mieux comprendre l’innovation, et les rouages imaginaires qui y participent[1].

Depuis quelques années, une enquête a été menée dans les secteurs des télécommunications dans le but de comprendre de quelle manière la science-fiction participait aux processus d’innovation technoscientifique. La création du cyberespace est un grand projet qui suscite de nombreux récits imaginaires. Le courant cyberpunk alimenta pendant les années 1980-90 une technophilie accompagnant les recherches des ingénieurs et scientifiques dans le secteur des télécommunications. Les investisseurs furent même sujets d’une fascination excessive pour cet imaginaire, qui a contribué à la création d’une bulle spéculative dans ce secteur dans les années 1990. L’étude de cette situation permet de dégager quelques conclusions sur l’utilité de l’imaginaire pour les organisations. L’imaginaire cyberpunk se révèle être performatif à condition d’être encadré pour éviter qu’il devienne délirant. L’imaginaire utopique apparaît ainsi comme un élément moteur du capitalisme[2].

La deuxième partie du livre s’intéresse à quelques cas pratiques. Il s’agit d’évoquer des exemples de gestion de la science-fiction dans les sociétés technoscientifiques, ce qui permet d’illustrer les théories des première et troisième parties. La question de la fonction mythologique, voire religieuse, de la science-fiction est posée. De nombreux exemples montrent l’intérêt de la science-fiction pour la religion, et certains théoriciens la présentent comme un genre pouvant contribuer à l’élaboration d’une nouvelle religion technoscientifique. La science-fiction a connu un tournant après la seconde guerre mondiale quand une génération a décidé de créer une nouvelle mythologie propre aux spécificités de l’ère technicienne. Les créatures mythologiques mécaniques ou cybernétiques remplacent les animaux surnaturels des croyances du passé. Pourtant, la plupart des créatures de la science-fiction trouvent leur origine dans des archétypes imaginaires présents dans l’esprit humain depuis des millénaires. A cette approche Jungienne répond l’approche de Lévi-Strauss dont la méthode postule que les mythes communiquent entre eux, évoluent et mutent selon des structures qu’il s’agit de déterminer. La pensée sauvage, associée à la pensée mythologique, constitue une forme de pensée pré-scientifique. L’imaginaire est une nécessité dans tous les systèmes, même les plus scientifiques.

Le succès de la science-fiction s’explique aussi par la montée en puissance de la culture geek, qui a grandi avec les progrès de l’informatique et qui fut bercée par des histoires de super-héros. Cela explique l’appropriation de ces thèmes par les grandes institutions qui créent de la science-fiction pour légitimer leur existence et médiatiser leur activité. Pour illustrer les thèmes qui structurent une théologie Nerd, plusieurs paragraphes s’intéressent aux représentations de l’armée et de l’extrémisme politique dans la science-fiction, mais aussi à l’histoire de l’imaginaire de l’informatique, à la fonction des super-héros, et à l’imaginaire des extraterrestres.

La question de la fonction spirituelle, voire religieuse de la science-fiction, est abordée à travers la présentation d’un article de Jacques Goimard, qui présentait les liens entre la science-fiction et la scientologie. La scientologie est une nouvelle idéologie qui pourrait remplacer le marxisme dans les prochains décennies, voire muter sous la forme d’une nouvelle religion dépassant même la scientologie. La posture critique de la société française vis-à-vis des sectes, et l’amalgame fréquent entre la scientologie et la science-fiction, peut expliquer les difficultés de cet imaginaire à s’imposer dans ce pays.

Il n’en reste pas moins que la science-fiction est une source d’inspiration importante pour les futurologues et les prospectivistes. Plusieurs exemples décrits dans ce livre viennent compléter les propos tenus dans Prospective et science-fiction (2011). Citons à titre d’exemple Le Courrier de l’UNESCOde novembre 1984 qui expliquait que la science-fiction fut à ses débuts contestée par les élites qui la trouvaient trop populaire avant d’être reconnue pour sa contribution au progrès de la science, qui a préparé l’homme de la rue aux progrès scientifiques du vingtième siècle.

Les rapports de la science-fiction au marxisme, à la psychiatrie, à Obama, à l’Union européenne, etc. montrent l’importance de ces discours pour comprendre les mutations des organisations et de la société sous l’impact de l’innovation technoscientifique.

Le but de la troisième partie est de prolonger une théorisation des relations entre l’imaginaire et les organisations. Après avoir présenté quelques théories de la vision entrepreneuriale, quelques propositions synthétisant l’apport des discours utopiques à la construction du sens dans le capitalisme technologique sont exposées. De la sorte, le fonctionnement de l’imaginaire et son intégration dans la fabrique de la stratégie sont présentés. L’imaginaire fait partie intégrante de l’organisation et peut être aussi bien à l’origine de névroses, que d’un idéalisme générateur de productivité et de profit. En s’inspirant de la théorie du « managinaire », le livre montre de quelle manière le système capitaliste stimule l’imaginaire, qui stimule à son tour le système productif. La recherche des croyances originelles des organisations permet d’optimiser leur mutation.

L’idée que la science-fiction, et l’imaginaire technique particulièrement influent ces dernières années, mène à penser qu’une nouvelle religion, post-chrétienne, pourrait voir le jour dans le futur. En fait, la religion, ainsi que les mythes dynamiques classifiés par Moles  structurent la pensée science-fictionnelle, émanation postmoderne finalement proche des considérations traditionnelles chrétiennes, inconsciemment.

Le livre s’achève par la présentation d’une théorie des rapports de l’utopisme technologique avec l’innovation dans le système capitalisme, à travers la présentation de rêves comme la réalité virtuelle immersive ou la colonisation de Mars. La science-fiction est présentée comme un stock d’images utopiques utilisées par les organisations pour innover. Ces dernières doivent cependant veiller à établir un rapport positif avec ces utopies, sous peine de générer des stratégies délirantes pouvant nuire aussi bien à l’organisation qu’aux sociétés avec lesquelles elle interagit.

Les organisations sont souvent porteuses de rêves véhiculés par un leader ou un groupe social. Mais les imaginaires sont-ils à l’origine des actions, ou la conséquence de la lutte de groupes aux intérêts divergents ?



[1] https://www.erudit.org/fr/revues/crs/2012-n53-crs01212/1023197ar.pdf

[2] https://www.cairn.info/revue-innovations-2014-2-page-213.htm


 
 
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